Corps

Chez Ambra Senatore, le mouvement se nourrit de situations concrètes, d’images, d’actions répétées, de cassures dans le rythme. Écrit très précisément, ou parfois improvisé, il finit par donner chair à une dramaturgie théâtrale.

Attentive pendant les répétitions à rechercher avec ses interprètes un état débarrassé d’intentions volontaires et de mécanismes, elle les rend poreux à capter l’instant présent. Dans cette façon de faire bouger les corps avec des gestes de la vie courante, les états de corps se façonnent dans une extrême attention aux autres, presque inconsciemment. Ce n’est qu’ensuite que tout ce travail de groupe s’agence, et se recompose très précisément, équilibre entre élan instantané ouvert au présent et écriture théâtrale millimétrée.
 
" ... comme une danse théâtralisée"
Désolé, votre navigateur ne prend pas en charge <canvas>.
Témoignage d'Elisa Ferrari, danseuse-interprète

Le danseur comme un explorateur

Son aventure est de parcourir le monde qui l’entoure et son monde, celui du corps, de partir à la découverte des nombreux chemins qu’il recèle, de déambuler à travers la carte de sa peau, voyageant de la plus petite vibration de son doigt au plus grand mouvement de son dos. Le danseur navigue sans cesse à l’intérieur de ce monde à l’écoute de ses sensations, de ce qui se passe à l’intérieur tout en étant en relation au dehors. Cette écoute du dedans, de ce qui est finalement invisible à celui ou celle qui regarde la danse, est essentielle au travail du danseur, à sa recherche, à sa création.

La danse est enseignée en prenant compte de cette déambulation, mais aussi en sollicitant la capacité créative de l’individu. Dès le plus jeune âge, il apprend à regarder, à observer, à sentir le déplacement de l’air que provoque son geste, tout en étant attentif à ce qui se passe à l’intérieur de lui. Il observe ses sensations pour, petit à petit, en acquérir la conscience. En éveillant son imaginaire, il invente des manières de bouger, trouve des façons de se déplacer, de sauter, de tourner…

Il devient un chercheur, un inventeur de chaque instant.

Au fil de ses recherches, le danseur acquiert une multitude d’approches qui enrichissent et malaxent son corps. Corps malléable, disponible, dont la palette ne cesse de s’étoffer, d’évoluer au grès des rencontres, des collaborations avec d’autres danseurs et chorégraphes, ou encore plasticiens, comédiens…

Le chorégraphe est celui qui projette des envies ou des désirs d’espace, de temps, de relation, de composition, de matières dansées, d’énergies. Le danseur est celui qui donne corps, propose ses énergies, son imaginaire, ses envies, ses pensées, son être passé, présent et futur. La rencontre de ces deux individus, la convergence de ces deux caractères, suscite alors de nouveaux horizons, permet à la danse d’emprunter d’autres chemins de réflexion, d’inventer de nouvelles relations.
Il y a des chorégraphes qui savent exactement le pas ou le mouvement qu’ils souhaitent voir exécuter ou de quelle manière ils vont agencer chaque danse. Certains cherchent à la table, conçoivent ou réfléchissent en amont du projet. D’autres encore, pensent avec le corps, le sollicitent, le mettent en jeu pour créer la matière. Ils improvisent en studio avec les interprètes ou créent directement la danse avec le corps du danseur, tel un peintre avec ses pinceaux et ses couleurs.

Certains enfin, et Ambra Senatore est de ceux-là, partent d’une idée, une envie, une image, qu’ils questionnent en studio avec les danseurs dans l’intuition et l’immédiateté du corps.Toutes ces démarches restent poreuses chez les chorégraphes, évoluent au fil des créations ou des danseurs avec qui ils travaillent. Lise Fassier

écho personnel de Caterina Basso

Mon travail avec Ambra a commencé avec un duo, Passo, dans lequel nous sommes deux copies d’une même femme. Pendant ce duo, nous échangeons nos places, je prends celle d’Ambra sur scène. Le public ne réalise qu'après un certain temps qu'il ne s’agit pas de la même personne. Ainsi, je suis entrée dans la danse d'Ambra en intégrant instinctivement sa manière de danser.

J'ai apporté mon bagage de danseuse qu’Ambra a toujours valorisé en me laissant la liberté de créer, d’inventer de nouvelles matières dansées, surtout dans les moments de recherche, jusqu’à intégrer certaines matières dans ses spectacles.  Mais j'ai aussi intériorisé certains éléments de sa recherche : un rythme fait de saccades et de changements soudains, des temps longs, lents, des arrêts, un état de corps joyeux et détendu, un regard ouvert pour créer la relation entre les danseurs.

La préparation du corps avec Ambra commence par un travail de concentration et d'écoute qui m'a amené à essayer non pas tant de bouger mon corps que de déplacer, changer, remplir l'espace autour de moi. Puis en expérimentant des indications d’Ambra, j’ai été amenée à chercher une danse faite d’actions simples et naturelles. Par exemple, lors de la création d’A posto, nous avons approfondi la recherche sur les gestes quotidiens : ramasser quelque chose sur le sol, observer un panorama, appeler quelqu'un par la main ou suivre un lézard. Ces gestes parmi d’autres ont été le point de départ pour construire la chorégraphie. Ambra a utilisé la métaphore de déplacer ou de ranger une grande bibliothèque pour trouver l'attitude quotidienne des gestes, la simplicité des corps occupés à faire quelque chose plutôt que de s'attarder dans leurs sentiments.

J'ai toujours trouvé la partie théâtrale du travail très proche de moi. Même sans en avoir eu une formation réelle, il a été tout à fait naturel pour moi d’avoir une présence théâtrale sur scène, d'impliquer le visage et, dans certains cas, la parole. En effet, le visage se laisse traverser de manière crédible et honnête par les émotions : je pense souvent à un montage de photographies d’expressions du visage du quotidien, mais avec des temps et des formes qui ne le sont pas.

L'ironie fait également partie de ma façon d'être et constitue un élément important de la rencontre avec Ambra : ce n'est jamais intentionnellement le point de départ, mais pour moi, c'est une note subtile qui accompagne ce que je propose ou qui répond aux propositions des autres.

L'état du corps est également guidé par la présence d'images qui se construisent et se déconstruisent comme des pièces d'un puzzle, et par des références narratives toujours présentes dans les pièces. Je sens que j’ai plusieurs possibilités d’être en scène :  être moi avec ma danse, être un mélange entre moi et un personnage ou être imprégnée par l’élan créé par le groupe.

La relation avec le public est très forte dans le travail d’Ambra : au début de notre rencontre, je me questionnais sur cette recherche d’un tel contact direct. J'ai eu une certaine résistance à suivre cette piste. Au fil des ans, j’ai senti que plus je me laissais aller à cette relation, plus je trouvais ma propre façon de la vivre et de l’apprécier.

écho personnel de Lise Fassier

Danseuse et intervenante pédagogique au CCN de Nantes, je rencontre Ambra Senatore lors de son arrivée à la tête du Centre Chorégraphique National de Nantes, en 2016. Cette nouvelle expérience de travail du corps avec Ambra, cette façon d’envisager autrement la relation chorégraphe-danseuse m’a emmenée vers de nouveaux chemins, que je mets ici en partage.

Avec Ambra Senatore, la recherche se concentre sur le corps, souvent improvisée puis ensuite questionnée et discutée avec les danseurs. Chaque danseur s’échauffe selon ses besoins, s’appuyant sur ses connaissances et ses expériences. Il n’y a pas dans cet échauffement quotidien d’apprentissage de mouvement, qui permettrait aux danseurs d’acquérir une matière dansée, une manière commune de faire un mouvement. La chorégraphe n’attend pas une corporéité particulière si ce n’est la personnalité même du danseur.

C’est à travers l’improvisation que le danseur découvre le travail. Ce qui signifie que le danseur cherche une danse à partir de son corps en mouvement, et non pas à partir d’une image préconçue. C’est en mouvement qu’il trouve alors l’énergie demandée, la posture recherchée ou la qualité d’un mouvement.

Le mouvement chez Ambra Senatore n’est donc pas imposé mais le fruit de la danse de chacun. Il y a alors une multiplicité de corps chez Ambra Senatore. Tout en étant dans la même recherche, la même situation ou la même qualité, chaque danseur trouve ainsi son chemin, sa propre manière de faire, de se saisir de l’espace. Cela n’empêchera pas qu’après des temps d’improvisations, à la fin d’un processus créatif, un chemin s’éclaircisse pour le groupe avec la construction de danses communes, une organisation dans le temps et dans l’espace. Le voyage aura alors trouvé sa destination.

Il y a aussi dans le travail avec Ambra Senatore cette couleur particulière qui s’apparente aux jeux des enfants. Il s’agit pour moi, en tant qu’interprète, d’une question de présence et d’état de corps. À la manière des enfants lorsqu’ils jouent, cette posture réclame fraicheur, humour, curiosité et une capacité à passer d’une chose à l’autre sans lien évident. Elle repose sur l’instant présent, la personnalité, le caractère. Elle se cherche et se travaille en allant convoquer dans notre mémoire corporelle le plaisir du jeu, de la surprise. C’est une recherche secrète qui se passe en amont de l’action. Avant même de réaliser un mouvement, je fais appel aux émotions, aux sensations qui éveillent cette lumière du jeu.

Mais tout n’est pas si tranché, cet état de présence se travaille aussi grâce à des situations de jeu pendant le travail de création. La recherche est, une fois encore, subtile et précise. Ces états joueurs, traversés durant le processus de création, seront remis au moment du spectacle et de la rencontre avec le public.

Cette manière d’appréhender la scène et la danse dans une posture joyeuse, joueuse, est pour moi un réel plaisir. Ce travail réclame autant d’exigence, de sérieux et de justesse qu’il engage physiquement. J’avais pu le ressentir en voyant d’autres interprètes au plateau, chez d’autres chorégraphes, mais je l’ai concrètement découvert et expérimenté en rencontrant Ambra.

Théâtralité

La table verte
Kurt Jooss – 1932
Autour d’une table au tapis vert, des banquiers, marchands de canon et diplomates, discutent par gestes affaires et profits. La Table verte de Kurt Jooss (1901-1979) reste sa pièce la plus célèbre, où en une succession de tableaux dramatiques les danseurs utilisent une gestuelle stylisée, concentrant à la fois action et émotion. Cette pièce est la pierre angulaire du Tanztheater allemand, que Kurt Joos théorise dans son école d’Essen où il formera, entre autre, Pina Bausch.

Voir sur numéridanse
Café Muller
Pina Bausch – 1978
Inspiré de son enfance dans le bistrot de ses parents, Café Müller place cinq acteurs-danseurs sur une scène jonchée de chaises. Dans ce théâtre du quotidien, hommes et femmes se poursuivent et se confrontent dans des rapports violents, douloureux. La gestuelle faite de longues spirales de bras, de chutes et de chocs avec les objets, fait s’entrechoquer souffrance des corps et douleur des âmes. C’est une des rares pièces où Pina Bausch a longtemps dansé.
May B
Maguy Marin – 1981
Maguy Marin s’empare de l’oeuvre dramatique de Samuel Beckett et en propose une version chorégraphique inoubliable. May B avec ces corps couverts d’argile, difformes, ces marches et rondes grimaçantes, ces cris hurlants et ces rires de fête construisent à jamais au plateau une communauté humaine, débarrassée du diktat des corps triomphants des danseurs.
– © Hervé Deroo
Dopo La Battaglia
Pippo Delbono - 2011
Après la bataille. Pippo Delbono danse sur un champ de ruines, dans ce mélange de hurlement poétique, de cérémonie de vie rageuse, de folle lucidité sur un monde qui déraille. C’est aussi une pièce hommage à Pina Bausch, et Bobo, son acteur fétiche rencontré dans un hôpital psychiatrique.

Depuis la fin des années 80, Delbono s’est mis à distance du théâtre de texte pour un théâtre des corps qui crée des images poétiques et poignantes, entouré d’une troupe faite d’individualités fortes et hors-normes. Pina Bausch, avec laquelle il a collaboré à la fin des années 80, a bouleversé sa manière de faire du théâtre.
– © Lorenzo Porrazzini
Travelogue I Twenty to Eight
Sasha Waltz - 1993
Ils sont cinq. Deux hommes, trois femmes, dans un appartement. Sasha Waltz a trente ans et ce Travelogue I, premier volet dune trilogie culte, imprime son style dans une version acérée de la danse-théâtre, nourrie de l’effervescence post-chute du mur. Sa danse convulse, s’agite dans le flux de nos rituels sociaux. Vive, sombre, drôle et ironique, elle observe la fragilité du monde avec cruauté et cocasserie.
– © Sebastian Bolesch
Le Salon
Peeping Tom – 2004
Si la danse-théâtre belge avait un représentant ce serait Pepping Tom, compagnie fondée en 2000 par Gabriela Carrizo et Franck Chartier. Influencés par Alain Platel et Pina Bausch, ils créent des oeuvres totales, où le décor très cinématographique, les histoires intimes et une danse faite de contorsions et de chutes, oscillent entre l’étrange et l’effrayant. Salon - deuxième épisode de leur trilogie avec Sous-Sol et Jardin - est leur plus grand succès. Dans l’appartement d’une famille qui fut riche un jour, les générations cohabitent avec violence, les couples se déchirent sans pitié, les corps s’entrechoquent avec fracas. Une danse-theâtre à l’engagement physique extrême.
– © Marc Deganck, Peeping Tom

échos se parcourt au gré de panoramas, vidéos, articles, mises en jeu et en danse, témoignages de la chorégraphe, de spectateurs ou de danseurs.

On y entre par plusieurs portes : une sélection chronologique de 14 pièces emblématiques d’Ambra Senatore dans Panorama , et 6 thématiques pour mieux comprendre son travail (Origines, Composition, Jeu, Corps, Dans la vie, Regards) qui font aussi écho à l’histoire de la danse et des arts.

Dans chaque page thématique, un code couleur :

  • En théorie

    un texte pour explorer en profondeur le travail d’Ambra Senatore et le champ chorégraphique
  • Au cœur du travail

    vidéos et témoignages de la chorégraphe et de ses danseurs
  • En écho

    diaporamas sur l’histoire de l’art et de la danse
  • En regards

    paroles et écrits de spectateurs, de pratiquants, de critiques sur la danse d’Ambra Senatore
  • En jeu

    mise en mouvement ou en action à pratiquer seul ou en groupe